La forêt du Nouvion
 

La sylviculture proche de la nature peut-elle être savoureuse, pragmatique et nouvionnaise ?

 

 

I - LE GOUT  

Un nombre croissant d'amis forestiers sollicite la Compagnie Forestière du NOUVION, ex "Coopérative Forestière", pour qu'elle leur livre les recettes de sa sylviculture.  

Il ne s'agit pas pour nous d'écrire une page - même savoureuse - sur une « cuisine thiérachienne », mais bien de faire partager une passion, entre Epicuriens rationalistes et économes ...  

Ceci dit, si le plaisir de savourer peut être partagé partout, il faut un minimum d'ingrédients de base, sinon la fondue « bourguignonne » devient « savoyarde ».... et c'est certainement là la seule vraie recette : savoir pratiquer la sylviculture avec les mêmes idées directrices partout, mais avec les ingrédients du pays : c'est tout le génie de la cuisine du terroir... Certains savent que les forestiers du Nouvion apprécient et consomment avec gourmandise la sylviculture des autres, faite avec des ingrédients différents.

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II - LE TERROIR    


La région du Nord de l'Aisne appelée Thiérache bénéficie de sols limoneux parfois très hydromorphes, mais presque toujours chimiquement riches, même si la structure en est fragile (le tassement est garanti si des précautions importantes ne sont pas prises au débardage), ainsi que d'une pluviométrie moyenne (800 à 900 mm d'eau par an), mais très bien répartie sur la saison de végétation, donc avec un faible déficit estival, un ensoleillement « moyen » (en réalité médiocre), une altitude faible (150/200 m) mais une végétation de basse montagne : l'épilope et le sénéçon de Fuchs dans les herbes, le frêne, l'érable sycomore, le hêtre, sont particulièrement bien adaptés, en mélange naturel dans les anciens taillis sous futaie avec l'aulne et le tremble dans les terrains les plus frais, le bouleau et le charme dans les plus sains, avec une petite proportion de merisier, d'érable plane ou champêtre.


Le chêne (surtout pédonculé) y a été de tous temps cultivé (production de bois de charpente) et constitue actuellement l'essentiel du volume, alors qu'il est de régénération aléatoire, (glandées peu fréquentes, totales tous les 15 ans, partielles tous les 5 à 7 ans), sensible aux intempéries (sécheresse et inondation lui conviennent mal), et très sensible aux rongeurs (souris, lapins) ainsi qu'à l'abroutissement lorsque la population de chevreuils est trop élevée. De plus, son maintien dans les régénérations n'est facile que sur les terrains les plus pauvres (limons très acides, sur schistes de type ardennais à Hirson ou acides et hydromorphes sur limons moyens à pseudogleys généralement superficiels). Sur les terrains les plus riches, il subit la concurrence « déloyale » des essences de terrain riche telles que sycomore et frêne dont la pousse est remarquable : il faut alors lutter contre ces espèces pour maintenir une certaine diversité que nous estimons indispensable : c'est le coût de la sécurité sur les plans sanitaires et économique. Nous n'avons pratiquement pas, ou elles sont très faibles, d'attaques de parasites ni de dépérissement atteignant une espèce, la variété permet - voire favorise - la qualité : il est plus facile de recruter un beau sujet dans une tache d'essences mélangées, plutôt que dans un bouquet d'une seule espèce...

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III - LES RECETTES LOCALES - TRADITIONNELLES     

Le traitement employé semble avoir été de mémoire d'homme le taillis sous futaie mélangé en essences exploité à rotation ("révolution") longue de 30 ans et avec ses 3 ou 4 classes d'âges. Le TSF se composait de 80 à 120 baliveaux par hectare (âge du taillis) , 40 à 60 modernes (2 fois l'âge du taillis), 15 à 20 anciens (3 fois l'âge du taillis) et quelques bisanciens (4 fois l'âge du taillis).

Les conséquences de ce plan de balivage (inadapté au maintien pérenne d'un taillis sous futaie) apparaissent rapidement :

•  fort prélèvement en volume tous les 30 ans (60 à 90 m3 de grumes) dont une forte proportion de moyens et petits bois,

•  dégradation de la qualité des réserves : après la coupe il restait un volume et un nombre de perches par hectare très faibles, les troncs très éclairés se couvraient de gourmands, entraînant une diminution de la qualité,

•  apparition, après chaque coupe, d'essences pionnières telles que saule, tremble, aulne, bouleau,

•  remontée de plan d'eau entraînant une asphyxie des espèces ayant besoin d'un terrain frais mais sain : hêtre, merisier, frêne et chêne. 

Toutes ces observations, jointes aux constats que les relèvements de guerre en 1914 et 1940 avaient appauvri en chêne, et que le mètre cube feuillu valait très peu cher vers les années soixante, a amené à partir de 1962 à une stratégie de conversion en peupleraie et surtout en résineux .

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IV - LA CUISINE NATURELLE  

En 1983, l'effort consenti avait abouti au résultat suivant : 2 % étaient convertis en peupleraie, 13 % en résineux. Ces 15 % de conversion absorbaient 85% de l'énergie de l'entreprise et presque 100% des revenus de la forêt...

Les propriétaires ont alors fait appel à un expert forestier gestionnaire de grand renom et de talent qui, ayant déjà pratiqué cette nouvelle sylviculture dite proche de la nature ou sylviculture PRO SILVA, a commencé par introduire quelques idées et règles simples :

1) La force mécanique est subordonnée à la réflexion.

2) La nature doit faire « sous l'oeil attentif du forestier » l'essentiel du travail du sylviculteur, qui devient alors un agent de régulation.

3) On doit faire « ce qu'il faut, là où il faut, quand il faut, mais... rien que ce qu'il faut ! ». Autrement dit, le minimum d'énergie doit être dépensé.

4) Pour ce faire, donc pour faire des économies, il faut s'assurer les services de personnes sinon très formées, au moins observatrices, passionnées, objectives - capables d'assimiler une expérience et d'en déduire des conclusions - qui amèneront à des économies. A tous les échelons, la notion de qualité a été introduite : les « collaborateurs », qu'ils soient bûcherons, ouvriers sylviculteurs, techniciens ou directeurs, doivent fournir des prestations de qualité: repérage et protection des éléments de valeur, reconnaissance des qualités par le tri le plus adapté possible.

Toutes ces qualités doivent se reconnaître non seulement par la rémunération globale nécessaire à un travail de qualité, mais aussi par une reconnaissance de fait des propriétaires ou de leurs représentants et de la structure elle-même qui doit leur accorder la place qu'ils méritent.

5) Enfin, dans notre cas, la régie a été instituée à tous les échelons : que ce soit pour les travaux ou pour les ventes. Il est fréquent - et souhaité – que le personnel d'encadrement travaille directement à la réalisation de travaux importants : outre les martelages et la prédésignation des petits bois avenir, les techniciens participent souvent aux travaux de plantation, dégagement, défourchage, élagage, entretien et création d'équipements, pour lesquels la qualité est aussi, sinon plus, importante que l'économie sur le prix. 

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V - LES OUTILS DE CETTE CUISINE  

Les principaux outils utilisés sont :

•  le cloisonnement permettant de limiter les dégâts d'exploitation et de « se retrouver » en forêt.

•  l'éclaircie de petits et gros bois, par petites touches, permettant de donner à chaque arbre la place qu'il demande et par ailleurs dosant le couvert pour obtenir du semis sans excès de végétation herbacée.

•  en cas d'échec du dosage, la plantation sera un moyen de compléter le semis et on en profitera pour diversifier en plantant les essences qui ont du mal à venir naturellement. 

•  le croissant sera utilisé de préférence à la débroussailleuse pour donner au semis ou au plant le minimum de lumière qu'il réclame : le grand peuplement environnant la petite trouée ainsi que la concurrence des brins voisins sont utilisés pour gainer le plant de qualité. A ce sujet, rappelons que dans cette sylviculture, on a besoin de très peu de plants, pourvu qu'ils soient de qualité, ce que l'on obtient par le gainage.

•  l'échenilloir et la scie à élaguer sont utiles pour rectifier – légèrement - les imperfections de la nature. Le slogan est « un arbre de qualité, propre sur 6 m, tous les 6 mètres » (à nuancer selon les essences…).

•  la bombe de peinture sert à désigner les jeunes perches de qualité devant être impérativement protégées. Elle sert aussi (en remplacement de la griffe) à marquer les perches à enlever, et à les repérer de loin !

•  le compas forestier sert à repérer les arbres - autant ceux à conserver, les plus beaux - que ceux à enlever.

•  l'ordinateur de bureau sert à suivre rigoureusement les parcelles, les plants, les temps, les coûts. 

Enfin et surtout n'oublions jamais que derrière chaque outil utilisé, il y a un homme. Selon sa réflexion et le dosage qu'il emploiera, se développeront des arbres de qualité : le résultat sera à la hauteur de la qualité des partenaires que sont les arbres bien sûr, mais aussi les propriétaires et leurs gestionnaires.

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VI - UNE CUISINE LEGERE, DIGESTE, TONIQUE ET ECONOMIQUE 

Les résultats, après une période de digestion pénible des premiers reboisements, et des gros investissements modernes que constitue la création d'un réseau routier important, passé de 12 à 18 ml/ha en moins de dix ans, sont à la hauteur des espérances.

 

1) Les coûts/ha ont, après une première période de continuation des investissements pour les futaies résineuses et un rattrapage dans la régénération feuillue, fortement diminué au point de nécessiter une adaptation de la structure de gestion à de nouvelles activités.

2) Les revenus par hectare ont dès le début augmenté non pas par la sylviculture - les arbres poussent vite au Nouvion, mais quand même !... - mais par la meilleure valorisation des essences et qualités : là encore, les produits du terroir étaient mal valorisés par une vente sur pied de 10 essences mélangées...

3) Le volume sur pied a augmenté : l'un des objectifs fixés était bien d'enrichir cette forêt par capitalisation des beaux bois : « l'objectif est de ne faire pousser plus que du beau bois sur du beau bois », il était donc nécessaire d'enlever les plus vilains pour conserver les meilleurs..., et d'en garder plus : lorsque l'on peut le faire, la comparaison des inventaires statistiques montre qu'en 10 ans le capital bois s'est accru de 20 m3 de bois fort, ce qui représente à peu près 1 m3 de bois d'oeuvre et 1 m3 de bois de chauffage par hectare et par an. 

Une méthode permettant de diminuer les coûts, d'augmenter les recettes, d'enrichir le capital forestier, peut-elle être employée partout ?

  Nous le pensons, et sommes convaincus que, avec des modalités très différentes, elle peut aboutir à un résultat très satisfaisant.

Bien entendu, nous ne sommes pas tous égaux devant certains terroirs produisant d'excellents vins réputés, d'autres plus de vins de pays... Notre Thiérache produit de grands crus : beau frêne et hêtre blanc, merisier, aulne, bouleau, sycomore, de qualité, mais aussi des bois plus « modestes » : chêne coloré, frêne et hêtre noirs..., à nous d'observer les erreurs faites, et surtout de savoir en faire profiter d'autres. C'est ce que nous essayons de faire à travers des stages et journées, auxquels participent étudiants et professionnels.

Nous attendons avec impatience le fruit d'autres observations qui, nous le pressentons, sont très nombreuses en France..., et adaptées à chaque goût et chaque terroir, mais pas encore toujours mises en recettes.

 

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  La Compagnie Forestière du Nouvion


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